dimanche 16 octobre 2016

Mademoiselle de Park Chan-Wook - Festival Lumière 2016

Le grand maître du cinéma sud-coréen Park Chan-Wook était hier au festival Lumière de Lyon pour présenter en avant-première son nouveau film Mademoiselle dont la sortie officielle en France est prévue le 1er Novembre prochain. En compétition au dernier festival de Cannes, le film n'avait pas reçu de récompense, pourtant on ne s'y trompera pas: Park Chan-Wook poursuit avec Mademoiselle son cinéma exigeant tant dans le visuel et le sensitif que dans la narration. Si lors de la présentation le réalisateur s'est excusé avec humour de la longueur du film et des nombreux sous-titres à lire, il y a en réalité bien peu à reprocher car comme l'a souligné Thierry Frémaux (directeur de l'institut Lumière) quelques instants avant: "Park Chan-Wook fait parti de ces réalisateurs tels que Tarantino ou Sorrentino (en ville également pour le festival) qui sont encore critiqués par une partie du milieu mais tout comme on avait critiqué Sergio Leone auparavant, plus personne ne remettra en doute leur apport au cinéma dans quelques années. Après tout, Il était une fois en Amérique est un classique aujourd'hui."


Avant-première "Mademoiselle" à Lyon le 15/10/16 au Comoedia. ©cinesherlo


                                          (-12)  Romance Drame Thriller Erotique Coréen
                                      Acteurs: Kim Min-Hee, Kim Tae-Ri, Jung-Woo Ha...
                                                   Conseils: à voir au cinéma ou en DVD 

Synopsis: Années 30 en Corée. Une jeune femme (Sookee) est engagée comme servante d’une riche japonaise (Hideko), vivant recluse dans un immense manoir sous la coupe d’un oncle tyrannique. Mais Sookee a un secret. Avec l’aide d’un escroc se faisant passer pour un comte japonais, ils ont d’autres plans pour Hideko…

Le film est divisé en 3 parties: la première, cruciale, est complétée par 2 parties qui complexifient le récit, notamment en répétant la 1ère partie sous un autre point de vue. En effet, l'histoire d'amour charnelle entre les deux femmes est au cœur du film et la première partie est une tension érotique crescendo sur fond d'escroquerie. Cependant Park Chan-Wook créé une rupture à la fin de ce premier tableau, nous faisant perdre pied sur les intentions des personnages et l'évolution du récit: nous comprenons alors que nous avons été dupés. Le réalisateur de Oldboy avait déjà utilisé une variante de ce procédé à la fin de son film phare pour nous amener à repenser tout le film différemment, non sans dégoût et effroi. Dans Mademoiselle, le procédé va plus loin en nous "imposant" le revisionnage des mêmes scènes ou dialogues pour que toutes les pièces du récit s'imbriquent entre elles. Cette reconstitution cérébrale et méthodique divisera la critique car elle perd parfois le spectateur tout comme elle le maintient attentif jusqu'au bout des 2h30 de film. Il se dégage de Mademoiselle une érotisation brûlante (à l'exact inverse de celle développée dans The Neon Demon de NWR par ex.), rassurante, dans une maison cloisonnée et aux secrets dérangeants, pervers et violents, des dimensions qu'on retrouve souvent dans le cinéma de Park Chan-Wook. La mise en scène brillante, la photographie, la musique...servent à l'ambiance du film et Mademoiselle se révèle donc être un très bon Park Chan-Wook qui mériterait assurément une distribution conséquente dans les cinémas ainsi qu'un maximum de spectateurs.  


mardi 2 août 2016

The Neon Demon de Nicolas Winding Refn

                                    Thriller Epouvante Américain Danois Français
                Acteurs: Elle Fanning, Jena Malone, Bella Heathcote, Keanu Reeves...
                               Conseils: à voir au cinéma pour l'expérience visuelle

Synopsis: Jesse, une jeune aspirante mannequin débarque à Los Angeles pour réaliser son rêve. Son succès rapide entraînera jalousies et convoitises et sa beauté sera l'objet de tous les désirs...
/!\ Quelques spoilers


La beauté dans un miroir

The Neon Demon est beau esthétiquement et attire donc l’œil à la façon d'un miroir. Pour ce faire, Nicolas Winding Refn (NWR) compose des plans épurés aux couleurs clinquantes (voir les 2 photos illustrant cet article par ex.) qui ne sont pas sans rappeler son dernier film Only God Forgives et, surtout, les photographies et publicités de mode, en cohérence avec l'univers qu'il présente. Avec leurs dominantes de rouge, noir et blanc, les lumières flashy des néons ou des intérieurs isolent ce monde du Beau, par contraste avec les rares scènes d'extérieur en lumière naturelle. Ce monde isolé devient angoissant grâce à la musique inquiétante de Clint Mansell (compositeur de Requiem for a dream) et le jeu mutique d'une Elle Fanning apeurée face à des mannequins-rivales glaciales et envieuses. En bref, par sa mise en scène, sa photographie et sa musique, The Neon Demon dépeint la froideur du monde de la mode, drapée d'une pesanteur morbide, érotisée et prédatrice, des dimensions qui se croisent d'ailleurs souvent au cinéma (par ex. dans les films de vampires à partir des années 50).

Si le parallèle entre monde de la mode et le vampirisme ne révolutionne pas le cinéma, les idées de mise en scène sont, elles, très intéressantes. Par exemple, la scène de photoshooting professionnel montre efficacement la prédation évidente qu'exerce le photographe sur l'innocente Jesse. Cette dernière se retrouve "prisonnière" d'un fond blanc, comme s'il s'agissait d'une toile d'araignée, sur laquelle se déplacerait lentement son prédateur. Cette scène est d'autant plus intéressante que son dénouement est incertain, le fond vire alors au noir et les paillettes envahissent l'écran: annonciatrice, cette scène pourrait préfigurer le sombre chemin pour parvenir à la célébrité. Sur tout son début, le film est donc très bon pour exposer la peur de cette innocente, notre regard orienté scrute ainsi les prédateurs qui eux n'ont d'yeux que pour elle. Nos regards se croisent et se décroisent, nous dupant comme les reflets d'un miroir pour basculer "de l'autre côté" à partir de la scène du défilé central, singulier et incantatoire. En effet, après ce dernier, Jesse n'est plus la petite fille innocente du début: sûre d'elle même, provocatrice, séductrice, elle est finalement devenue l'archétype des mannequins qui l'enviaient. Plusieurs pistes explicatives s'offrent à nous: a-t-elle compris qu'elle doit s'affirmer pour survivre dans ce monde dangereux? Est-elle devenue un démon par le rite du défilé aux néons, comme le titre du film le suggère? Ou avons-nous simplement changé de point de vue, "en basculant de l'autre côté du miroir"? En effet, dans la première partie nous embrassons davantage le point de vue de Jesse, subjectif, alors qu'après le défilé nous sommes surtout dans les yeux de ceux qui la désirent/l'envient, comme Ruby sa maquilleuse, un regard multiple qui nous offrirait peut être la véritable image de Jesse. Ce changement brusque de personnalité, le jeu de miroir, de regards et l'isolement de ce monde quasi fantastique avec son défilé incantatoire nous questionnent sur l'identité de Jesse et sèment le trouble sur ce qui nous est montré, en apparences, par une symbolique continue.

Des métaphores fantastiques trop littérales

Malheureusement le film oscille entre des symboles intéressants et des métaphores de premiers plans trop littérales qui nous désarçonnent totalement. L'imagerie fantastique/onirique en particulier pose problème, par exemple dans une scène une mannequin pleure dans les toilettes après une audition ratée et on découvre qu'elle a des dents de vampires. Cet élément ne sera pas réutilisé ensuite et n'a jamais été introduit précédemment, donc il vient "uniquement" conclure le message de cette scène comme une métaphore "coup de poing". NWR répète ce procédé en terminant plusieurs scènes avec une image fantastique, onirique ou clairement incongrue dans un récit "réaliste".  Or justement ces notes fantastiques dissonent avec la partition "réaliste" du film car NWR ne pousse pas plus loin chacun de ces éléments fantastiques si bien qu'ils surgissent à l'écran comme des incohérences. L'idée semble donc prendre toujours le dessus sur sa réalisation, en témoigne tout l'épilogue post-scène d'horreur qui n'apporte rien à l'histoire mais permet à NWR de (trop) surligner le jeu de regards et de prédation précédemment cités. Bien que certains films soient de pures expériences sensorielles et donc sans réelle histoire, NWR, lui, trace une ligne narratrice dont il dévie au profit d'une esthétique marquante et d'idées ponctuelles. Il est dommage que tous les points positifs du film cités dans le paragraphe précédent soient finalement entachés de métaphores trop littérales et lourdes, complexifiant inutilement le récit. On sort de The Neon Demon avec un certain contentement à avoir vu de très belles images (qui restent à l'esprit) et vécu une expérience sensorielle fascinante, angoissante mais dont la symbolique trop souvent digressante nous fait rester sur notre faim.

Je vous recommande l'excellente critique vidéo du Fossoyeur de Films qui illustre à merveille le problème des métaphores fantastiques dans ce film et dont l'analyse rejoint de nombreux points de cette critique écrite :-)



samedi 21 mai 2016

Prix France Culture des étudiants - 2016

Au cours du mois de Mai le prix France Culture des étudiants a été décerné au joli film documentaire roumain d'Alexander Nanau: Toto et ses soeurs. Le jury était composé de nombreux étudiants de toute la France dont j'ai eu l'immense honneur de faire parti. Nous avions à juger 5 beaux films dont 4 étaient des documentaires: Toto et ses soeurs, Je suis le peuple d'Anna Roussillon, Une jeunesse Allemande de Jean-Gabriel Périot, Janis d'Amy J.Berg et les Ogres de Léa Fehner.

Au cours de nos échanges, le film d'Alexander Nanau s'est distingué par sa sincérité et sa bienveillance envers ses protagonistes. Le film est aussi porteur d'espoir au travers de Toto alors que ses relations familiales dysfonctionnent (mère en prison, soeurs qui se déchirent). Le film n'est pourtant pas pathos et, avec justesse, il se fait le témoin d'une Roumanie précaire, où l'avenir de la jeunesse reste incertain.

Ce dernier point était d'ailleurs commun à Une jeunesse allemande, film d'archives retraçant l'histoire de la bande à Badeer, jeunesse révolutionnaire d'extrême gauche dont l'écho avec aujourd'hui est plus que troublant. Je suis le peuple, lui aussi politique, est touchant dans ses témoignages humanistes de paysans qui vivent pas vraiment en marge l'instabilité politique égyptienne durant 2 ans et demi. "Apolitiques", Janis et les Ogres sont deux films qui bouillonnent de tensions personnelles, d'obstacles mais surtout de vie et de rêves, que ça soit dans le parcours de la chanteuse iconique Janis Joplin ou dans le quotidien angoissé mais en musique d'une troupe de théâtre.

Voici sur ce lien un entretien radio mené après la cérémonie, dans lequel deux d'entre nous ont pu discuter et analyser le film avec son réalisateur-lauréat et le grand critique de film Michel Ciment. Il y a également eu un bel article-entretien du réalisateur dans opinion-internationale, disponible aussi en ligne


Cette très belle sélection m'aura enfin donné l'occasion de vous parler de documentaires dont on parle souvent bien peu et qui pourtant, comme vous le jugerez vous-même, résonne en nous avec terriblement de justesse de par leur réalisme et leur proximité. 

samedi 9 avril 2016

Inárritu & Tarantino pour commencer l'année

En ce début 2016, les grands réalisateurs s'enchaînent dans nos salles, pour notre plus grand plaisir. Retour sur deux d'entre eux: grand cru en perspective :-) !

The Revenant d'Alejandro González Inárritu
                                                        Aventure Survival Américain
                               Acteurs: Leonardo DiCaprio, Tom Hardy, Domhnall Gleeson...
                                              Conseils: à voir au cinéma absolument

The Revenant est une expérience organique de cinéma. Dans ce survival éprouvant, le spectateur partage viscéralement la douleur, la souffrance d'Hugh Glass un trappeur américain qui traîne son corps ensanglanté, tel un animal meurtri suite à son combat avec un ours. Abandonné par ses équipiers, il va traquer celui qui l’a trahi, animé par une rage de vengeance bien humaine. Les Oscars ne s’y sont pas trompés en récompensant les trois points les plus époustouflants du film: sa réalisation, sa photographie (Lubezki) et le jeu de son acteur principal (DiCaprio). Dans cette symbiose artistique, certains éléments peinent néanmoins à se greffer: l'imagerie onirique et la spiritualité que semble rechercher Inárritu (une église détruite, une météorite qui passe) ne nous transcendent pas comme chez certains réalisateurs du contemplatif (Malick, Kiarostami...), la poésie ayant difficilement sa place dans ce monde si brutal. L'exception restant la tendre rencontre entre Hugh Glass et un indien bienveillant. La musique originale composée par Ryuichi Sakamoto synthétise toute la complexité entre animalité et humanité, entre mort et espérance et qui irrigue tout le film. The Revenant est un chef d’œuvre à ne pas manquer! 




Les 8 salopards de Quentin Tarantino
                                                Western Drame Thriller Américain
              Acteurs: Samuel L.Jackson, Kurt Russell, Jennifer Jason Leigh, Tim Roth...
                                                        Conseils: à voir en DVD

Synopsis: un peu après la guerre de Sécession, un chasseur de prime amène une prisonnière pour qu'elle soit pendue. En route, ils rencontreront un shérif et un autre chasseur de prime et, tous ensemble, ils trouveront refuge dans une auberge suite à une tempête de neige. Mais dans l'auberge des mensonges et tromperies vont avoir lieu et chacun deviendra suspicieux aux yeux de l'autre...

Le huitième film du réalisateur de Pulp Fiction coupe court aux critiques qui lui reprochaient de "se répéter", voire de "s'auto-citer/se parodier". Car si ses obsessions sont bien là: genre cinématographique très codifiés (ici le western), nombreux personnages (ici tous salopards), large place aux dialogues et violences post-dialogues, ce nouveau long métrage se détache de sa filmographie par sa noirceur et son sérieux. Ce parti pris sert le jeu de suspicion entre les protagonistes et avait été amorcé dans Inglorious Basterds et, surtout Django Unchained, deux films abordant des moments terribles de l'Histoire. Ce sérieux et cette noirceur se synthétisent ici par l'absence de jouissance du spectateur, caractéristique de la fin de ses films. En effet, la libération de Django, la boucherie dans le cinéma d'Inglorious Basterds, la course poursuite du tueur dans Boulevard de la Mort...sont des scènes violentes de vengeances (Kill Bill étant carrément la vengeance personnifiée), vengeances qui embarquent le cœur du spectateur dans un plaisir malsain mais toujours du côté des opprimés et des femmes. Or, dans les 8 salopards, la vengeance a un goût amer et le plaisir y est triste car comme le titre l'évoque, il est bien difficile d'avoir pitié de 8 salopards. 
La plus grande force du film réside dans son scénario avec un suspens de huit clos théâtral très singulier et appréciable, on peut dès lors comprendre que la fuite dudit scénario ait autant énervé Q.T et menacé la production du film. Mais si l'écriture du huit clos semble logique pour un homme qui maîtrise l'art du dialogue comme personne, elle semble finalement plus adaptée au roman ou au théâtre pur car elle devient par moment pesante au cinéma (Tarantino ne s'est d'ailleurs pas caché de vouloir passer à l'écriture de pièce de théâtre ou de livres lors de sa retraite de cinéaste). Heureusement, une fois n'est pas coutume, cette imperfection n'empêche pas de passer un très bon moment au cinéma.