mardi 2 août 2016

The Neon Demon de Nicolas Winding Refn

                                    Thriller Epouvante Américain Danois Français
                Acteurs: Elle Fanning, Jena Malone, Bella Heathcote, Keanu Reeves...
                               Conseils: à voir au cinéma pour l'expérience visuelle

Synopsis: Jesse, une jeune aspirante mannequin débarque à Los Angeles pour réaliser son rêve. Son succès rapide entraînera jalousies et convoitises et sa beauté sera l'objet de tous les désirs...
/!\ Quelques spoilers


La beauté dans un miroir

The Neon Demon est beau esthétiquement et attire donc l’œil à la façon d'un miroir. Pour ce faire, Nicolas Winding Refn (NWR) compose des plans épurés aux couleurs clinquantes (voir les 2 photos illustrant cet article par ex.) qui ne sont pas sans rappeler son dernier film Only God Forgives et, surtout, les photographies et publicités de mode, en cohérence avec l'univers qu'il présente. Avec leurs dominantes de rouge, noir et blanc, les lumières flashy des néons ou des intérieurs isolent ce monde du Beau, par contraste avec les rares scènes d'extérieur en lumière naturelle. Ce monde isolé devient angoissant grâce à la musique inquiétante de Clint Mansell (compositeur de Requiem for a dream) et le jeu mutique d'une Elle Fanning apeurée face à des mannequins-rivales glaciales et envieuses. En bref, par sa mise en scène, sa photographie et sa musique, The Neon Demon dépeint la froideur du monde de la mode, drapée d'une pesanteur morbide, érotisée et prédatrice, des dimensions qui se croisent d'ailleurs souvent au cinéma (par ex. dans les films de vampires à partir des années 50).

Si le parallèle entre monde de la mode et le vampirisme ne révolutionne pas le cinéma, les idées de mise en scène sont, elles, très intéressantes. Par exemple, la scène de photoshooting professionnel montre efficacement la prédation évidente qu'exerce le photographe sur l'innocente Jesse. Cette dernière se retrouve "prisonnière" d'un fond blanc, comme s'il s'agissait d'une toile d'araignée, sur laquelle se déplacerait lentement son prédateur. Cette scène est d'autant plus intéressante que son dénouement est incertain, le fond vire alors au noir et les paillettes envahissent l'écran: annonciatrice, cette scène pourrait préfigurer le sombre chemin pour parvenir à la célébrité. Sur tout son début, le film est donc très bon pour exposer la peur de cette innocente, notre regard orienté scrute ainsi les prédateurs qui eux n'ont d'yeux que pour elle. Nos regards se croisent et se décroisent, nous dupant comme les reflets d'un miroir pour basculer "de l'autre côté" à partir de la scène du défilé central, singulier et incantatoire. En effet, après ce dernier, Jesse n'est plus la petite fille innocente du début: sûre d'elle même, provocatrice, séductrice, elle est finalement devenue l'archétype des mannequins qui l'enviaient. Plusieurs pistes explicatives s'offrent à nous: a-t-elle compris qu'elle doit s'affirmer pour survivre dans ce monde dangereux? Est-elle devenue un démon par le rite du défilé aux néons, comme le titre du film le suggère? Ou avons-nous simplement changé de point de vue, "en basculant de l'autre côté du miroir"? En effet, dans la première partie nous embrassons davantage le point de vue de Jesse, subjectif, alors qu'après le défilé nous sommes surtout dans les yeux de ceux qui la désirent/l'envient, comme Ruby sa maquilleuse, un regard multiple qui nous offrirait peut être la véritable image de Jesse. Ce changement brusque de personnalité, le jeu de miroir, de regards et l'isolement de ce monde quasi fantastique avec son défilé incantatoire nous questionnent sur l'identité de Jesse et sèment le trouble sur ce qui nous est montré, en apparences, par une symbolique continue.

Des métaphores fantastiques trop littérales

Malheureusement le film oscille entre des symboles intéressants et des métaphores de premiers plans trop littérales qui nous désarçonnent totalement. L'imagerie fantastique/onirique en particulier pose problème, par exemple dans une scène une mannequin pleure dans les toilettes après une audition ratée et on découvre qu'elle a des dents de vampires. Cet élément ne sera pas réutilisé ensuite et n'a jamais été introduit précédemment, donc il vient "uniquement" conclure le message de cette scène comme une métaphore "coup de poing". NWR répète ce procédé en terminant plusieurs scènes avec une image fantastique, onirique ou clairement incongrue dans un récit "réaliste".  Or justement ces notes fantastiques dissonent avec la partition "réaliste" du film car NWR ne pousse pas plus loin chacun de ces éléments fantastiques si bien qu'ils surgissent à l'écran comme des incohérences. L'idée semble donc prendre toujours le dessus sur sa réalisation, en témoigne tout l'épilogue post-scène d'horreur qui n'apporte rien à l'histoire mais permet à NWR de (trop) surligner le jeu de regards et de prédation précédemment cités. Bien que certains films soient de pures expériences sensorielles et donc sans réelle histoire, NWR, lui, trace une ligne narratrice dont il dévie au profit d'une esthétique marquante et d'idées ponctuelles. Il est dommage que tous les points positifs du film cités dans le paragraphe précédent soient finalement entachés de métaphores trop littérales et lourdes, complexifiant inutilement le récit. On sort de The Neon Demon avec un certain contentement à avoir vu de très belles images (qui restent à l'esprit) et vécu une expérience sensorielle fascinante, angoissante mais dont la symbolique trop souvent digressante nous fait rester sur notre faim.

Je vous recommande l'excellente critique vidéo du Fossoyeur de Films qui illustre à merveille le problème des métaphores fantastiques dans ce film et dont l'analyse rejoint de nombreux points de cette critique écrite :-)



samedi 21 mai 2016

Prix France Culture des étudiants - 2016

Au cours du mois de Mai le prix France Culture des étudiants a été décerné au joli film documentaire roumain d'Alexander Nanau: Toto et ses soeurs. Le jury était composé de nombreux étudiants de toute la France dont j'ai eu l'immense honneur de faire parti. Nous avions à juger 5 beaux films dont 4 étaient des documentaires: Toto et ses soeurs, Je suis le peuple d'Anna Roussillon, Une jeunesse Allemande de Jean-Gabriel Périot, Janis d'Amy J.Berg et les Ogres de Léa Fehner.

Au cours de nos échanges, le film d'Alexander Nanau s'est distingué par sa sincérité et sa bienveillance envers ses protagonistes. Le film est aussi porteur d'espoir au travers de Toto alors que ses relations familiales dysfonctionnent (mère en prison, soeurs qui se déchirent). Le film n'est pourtant pas pathos et, avec justesse, il se fait le témoin d'une Roumanie précaire, où l'avenir de la jeunesse reste incertain.

Ce dernier point était d'ailleurs commun à Une jeunesse allemande, film d'archives retraçant l'histoire de la bande à Badeer, jeunesse révolutionnaire d'extrême gauche dont l'écho avec aujourd'hui est plus que troublant. Je suis le peuple, lui aussi politique, est touchant dans ses témoignages humanistes de paysans qui vivent pas vraiment en marge l'instabilité politique égyptienne durant 2 ans et demi. "Apolitiques", Janis et les Ogres sont deux films qui bouillonnent de tensions personnelles, d'obstacles mais surtout de vie et de rêves, que ça soit dans le parcours de la chanteuse iconique Janis Joplin ou dans le quotidien angoissé mais en musique d'une troupe de théâtre.

Voici sur ce lien un entretien radio mené après la cérémonie, dans lequel deux d'entre nous ont pu discuter et analyser le film avec son réalisateur-lauréat et le grand critique de film Michel Ciment. Il y a également eu un bel article-entretien du réalisateur dans opinion-internationale, disponible aussi en ligne


Cette très belle sélection m'aura enfin donné l'occasion de vous parler de documentaires dont on parle souvent bien peu et qui pourtant, comme vous le jugerez vous-même, résonne en nous avec terriblement de justesse de par leur réalisme et leur proximité. 

samedi 9 avril 2016

Inárritu & Tarantino pour commencer l'année

En ce début 2016, les grands réalisateurs s'enchaînent dans nos salles, pour notre plus grand plaisir. Retour sur deux d'entre eux: grand cru en perspective :-) !

The Revenant d'Alejandro González Inárritu
                                                        Aventure Survival Américain
                               Acteurs: Leonardo DiCaprio, Tom Hardy, Domhnall Gleeson...
                                              Conseils: à voir au cinéma absolument

The Revenant est une expérience organique de cinéma. Dans ce survival éprouvant, le spectateur partage viscéralement la douleur, la souffrance d'Hugh Glass un trappeur américain qui traîne son corps ensanglanté, tel un animal meurtri suite à son combat avec un ours. Abandonné par ses équipiers, il va traquer celui qui l’a trahi, animé par une rage de vengeance bien humaine. Les Oscars ne s’y sont pas trompés en récompensant les trois points les plus époustouflants du film: sa réalisation, sa photographie (Lubezki) et le jeu de son acteur principal (DiCaprio). Dans cette symbiose artistique, certains éléments peinent néanmoins à se greffer: l'imagerie onirique et la spiritualité que semble rechercher Inárritu (une église détruite, une météorite qui passe) ne nous transcendent pas comme chez certains réalisateurs du contemplatif (Malick, Kiarostami...), la poésie ayant difficilement sa place dans ce monde si brutal. L'exception restant la tendre rencontre entre Hugh Glass et un indien bienveillant. La musique originale composée par Ryuichi Sakamoto synthétise toute la complexité entre animalité et humanité, entre mort et espérance et qui irrigue tout le film. The Revenant est un chef d’œuvre à ne pas manquer! 




Les 8 salopards de Quentin Tarantino
                                                Western Drame Thriller Américain
              Acteurs: Samuel L.Jackson, Kurt Russell, Jennifer Jason Leigh, Tim Roth...
                                                        Conseils: à voir en DVD

Synopsis: un peu après la guerre de Sécession, un chasseur de prime amène une prisonnière pour qu'elle soit pendue. En route, ils rencontreront un shérif et un autre chasseur de prime et, tous ensemble, ils trouveront refuge dans une auberge suite à une tempête de neige. Mais dans l'auberge des mensonges et tromperies vont avoir lieu et chacun deviendra suspicieux aux yeux de l'autre...

Le huitième film du réalisateur de Pulp Fiction coupe court aux critiques qui lui reprochaient de "se répéter", voire de "s'auto-citer/se parodier". Car si ses obsessions sont bien là: genre cinématographique très codifiés (ici le western), nombreux personnages (ici tous salopards), large place aux dialogues et violences post-dialogues, ce nouveau long métrage se détache de sa filmographie par sa noirceur et son sérieux. Ce parti pris sert le jeu de suspicion entre les protagonistes et avait été amorcé dans Inglorious Basterds et, surtout Django Unchained, deux films abordant des moments terribles de l'Histoire. Ce sérieux et cette noirceur se synthétisent ici par l'absence de jouissance du spectateur, caractéristique de la fin de ses films. En effet, la libération de Django, la boucherie dans le cinéma d'Inglorious Basterds, la course poursuite du tueur dans Boulevard de la Mort...sont des scènes violentes de vengeances (Kill Bill étant carrément la vengeance personnifiée), vengeances qui embarquent le cœur du spectateur dans un plaisir malsain mais toujours du côté des opprimés et des femmes. Or, dans les 8 salopards, la vengeance a un goût amer et le plaisir y est triste car comme le titre l'évoque, il est bien difficile d'avoir pitié de 8 salopards. 
La plus grande force du film réside dans son scénario avec un suspens de huit clos théâtral très singulier et appréciable, on peut dès lors comprendre que la fuite dudit scénario ait autant énervé Q.T et menacé la production du film. Mais si l'écriture du huit clos semble logique pour un homme qui maîtrise l'art du dialogue comme personne, elle semble finalement plus adaptée au roman ou au théâtre pur car elle devient par moment pesante au cinéma (Tarantino ne s'est d'ailleurs pas caché de vouloir passer à l'écriture de pièce de théâtre ou de livres lors de sa retraite de cinéaste). Heureusement, une fois n'est pas coutume, cette imperfection n'empêche pas de passer un très bon moment au cinéma.


samedi 23 janvier 2016

Carol de Todd Haynes

Romance Drame Américain
Acteurs: Cate Blanchett, Rooney Mara, Sarah Paulson...
Conseils: à voir en salle ou DVD !

Synopsis: New York, dans les années 50. Coup de foudre entre Thérèse, vendeuse dans un magasin de jouets, passionnée de photographie et Carol, bourgeoise dont le mariage est un véritable désastre. Leur sentiment réciproque ne cesse de grandir non sans se heurter aux non-droits des relations homosexuelles dans une Amérique très puritaine. Le film est adapté du roman de Patricia Highsmith: The price of Salt (1952). La splendide bande annonce vaut bien tous les synopsis du monde, je vous laisse donc la regarder:


L'amour d'abord
        Mélodrame d'apparence classique, Carol pourrait rebuter par son sujet sérieux à l'esthétique datée. Il n'en est rien car même si l'homosexualité se révèle très présente à l'écran (l'attraction des deux femmes est explosive à chaque regard qui se croise), paradoxalement elle n'est pas attaquée frontalement par le réalisateur. Par exemple, le film ne traite pas de la difficulté du coming out: Carol assume ses préférences et Thérèse parait plus hypnotisée par Carol que torturée par ce nouveau désir, transgressif. Elle demandera même naïvement à son compagnon s'il a déjà été amoureux d'un homme, inconsciente du choc que sa question pouvait provoquer à l'époque. De même, le film n'est pas militant à la manière de Pride (de Matthew Warchus) et n'explore que très peu l'homophobie d'un entourage comme c'était le cas dans le très beau film de Corsini, La belle saison. Au fond, Carol ressemble à la première partie de La vie d'Adèle de Kechiche: du coup de foudre au premier baiser/scène d'amour, la caméra se focalise sur les deux femmes pour saisir un regard, un souffle, une parole qui circule entre elles. Film sensoriel donc, où l'on embrasse le point de vue de Thérèse sur Carol (comme Adèle sur Emma dans le Kechiche, mais sans les gros plans) et où l'on tombe tous irrémédiablement amoureux de Carol, femme fatale à la fois dominante et séduisante.
      Dans de nombreux films classés "à thématique LGBT", l'initiation est un des motifs récurrents. Ici, l'initiation au plaisir saphique de la jeune Thérèse par l'expérimentée Carol n'est pas perçue comme telle. Les deux femmes nous paraissent finalement à égal niveau car elles sont simplement deux êtres humains qui tombent amoureux l'un de l'autre au même moment. Bien plus, 
Todd Haynes présente le personnage de Carol, aussi fatal soit-il, comme solitaire et embourbé dans un divorce catastrophique avec son mari, ce dernier ayant découvert les penchants homosexuels de sa femme. Elle se révèle fragile, désarçonnée par son "ange tombé du ciel" (Thérèse), selon ses propres mots. Carol est donc magnifique à la fois dans le désir qu'elle suscite à chacune de ses apparitions, à la fois dans le désir qui l'anime elle-même lorsque Thérèse est à ses côtés. Et c'est en jouant sur ses deux niveaux que Todd Haynes réussit à immortaliser ce que peut être l'amour.


Carol est un film à voir absolument pour se sentir amoureux, pour voyager, pour apprécier ce que le cinéma peut agiter en nous. Mara et Blanchett sont nommées aux Oscars grâce à leur prestation, quant au film il sera certainement dans de nombreux tops de fin d'année 2016. Je me dis que non seulement c'est mérité mais qu'en plus 2016 s'annonce incroyable cinématographiquement parlant!